« Les problèmes commencent quand on consomme pour apaiser une tension »

Chaque jour, dans le cadre du live consacré à « nos vies confinées », nous organisons un tchat avec un spécialiste sur un sujet qui concerne la population en cette période de confinement lié à la pandémie mondiale de Covid-19. Jeudi 2 avril, Jean-Michel Delile, président de la Fédération addiction, a répondu aux lecteurs du Monde au sujet des addictions en cette période.

Relire le tchat : Jean-Michel Delile répond à vos questions sur les addictions

Bonjour. Est-il possible d’avoir une définition de l’addiction ? (Jour)

L’addiction est fondamentalement une perte de contrôle, quand la consommation d’un produit (alcool, tabac, drogues, sucre…) ou la pratique d’un comportement (jeu d’argent, écrans, sexe, etc.) s’impose à soi et devient un besoin impérieux alors même que cela commence à entraîner des conséquences négatives sur ses relations sociales ou sa santé.

Je n’ai qu’une seule addiction : le sucre. En période de grand stress, télétravail et confinement, ma consommation atteint des quantités monumentales. D’autant plus que le passage au supermarché est une bonne excuse pour sortir… Je pense au chocolat toute la journée. Quels sont vos conseils pour arrêter cette gloutonnerie ? (Sweet Tooth)

Oui, le sucre est en soi fortement addictif car sa consommation est très plaisante. Comme vous l’observez sur vous-même, les problèmes commencent quand on consomme cette substance pour apaiser une tension, un stress, car quand ce stress devient chronique, soit à cause de problèmes personnels, soit à cause de circonstances (comme actuellement), on a tendance à consommer de plus en plus et de plus en plus souvent. C’est le piège des substances addictives : plus on en consomme, moins ça marche et donc plus on doit en consommer !

Mes conseils ? Repérer quels sont les moments, les circonstances ou les pensées qui vont déclencher chez vous ce besoin irrépressible et une fois identifiés ces déclencheurs, tenter d’y répondre différemment (distraction, discussion, expression d’émotions…) En tout cas, ne pas vous priver de sucre mais en consommer à des moments « autorisés », réglés, lors de repas par exemple.

Depuis le début du confinement, je constate que je ne serais pas contre me boire un petit verre tous les soirs. Dans les faits, je pense boire de l’alcool raisonnablement mais deux fois plus qu’avant (deux apéros/semaine au lieu d’un). Quel est l’impact du confinement sur la consommation d’alcool ? (Julien)

Face à un mélange de stress lié au contexte général (crainte pour ses proches, ses amis, pour soi), lié au confinement, à la perte des rythmes et des activités qui nous structurent, face à l’ennui et au désœuvrement… on va être tentés de chercher apaisement et évasion, mais attention à garder la mesure sinon cela va ajouter un nouveau problème à ceux qu’on cherche à soulager.

Globalement, on semble assister à deux mouvements contradictoires. Certains, assez addicts, sous l’influence du stress ambiant lié au Covid-19 et à celui du confinement, ont tendance à essayer de l’apaiser en augmentant leur consommation d’alcool (souvent sans en être conscient). D’autres, à l’inverse, se disent que c’est un bon moment pour arrêter ou simplement pour réduire. Comme les dépendants ne sont qu’une minorité des consommateurs d’alcool, on peut penser (espérer ?) que l’effet global sera plutôt à la diminution. C’est les chiffres qui nous le diront…

Le confinement peut-il influer sur l’addiction ? (Josef berf)

Oui, mais de manière très contrastée. Il peut amplifier le stress et donc pousser certains à consommer plus que d’habitude mais il peut aussi diminuer les capacités d’approvisionnement (en produits illégaux). Pour les produits légaux comme l’alcool, certains vont aussi se dire que dans les circonstances actuelles, ce n’est vraiment pas l’essentiel et donc réduire leurs achats de spiritueux. On verra à l’issue de la crise comment ces tendances contradictoires se sont organisées.

Je dois admettre fumer régulièrement (quand j’en trouve, un petit joint le soir), et avoir, en période de dépression notamment, tendance à abuser du cannabis (4-5 joints ou plus par jours). Depuis le début du confinement, l’envie de fumer est très présente, pour parler en euphémisme. Quelles stratégies peut-on mettre en place pour faire passer ces pensées « obsessionnelles », pour cette fois-ci donner dans l’exagération (légère) ? (Lalala)

Vous avez raison, les pensées obsessionnelles de produit (cannabis en l’occurrence) en période de stress traduisent bien votre vulnérabilité à l’addiction, que confirme votre tendance à augmenter les prises en période de dépression. Donc vous devez faire encore plus attention que le commun des mortels au risque de répondre au stress par une consommation de produit : ça ne marche pas ! Plus on consomme, moins ça marche, on consomme plus encore, on s’accroche, ce qui est encore plus stressant et ainsi de suite…

Tenez bon, mettez en place des stratégies alternatives (distraction, discussion, expression des émotions, gestion des conflits, des tensions, etc.) Si vous arrivez à tenir, cela va finir par s’apaiser tout seul.

Le tabac est un produit de première nécessité. Le cannabis aussi ? On a le droit de sortir pour s’en procurer ? (Diego le rouge)

Bonne question. Les produits addictifs sont des produits perçus comme étant de (toute !) première nécessité par les personnes dépendantes mais pas par les autres. Donc autant les pouvoirs publics peuvent accepter d’approvisionner en produits légaux (tabac, alcool, médicaments, jeu…), autant c’est impossible en l’état actuel des lois pour le cannabis. Pour notre part, on ne peut que soutenir les personnes concernées en situation de sevrage cannabis, y compris avec des médicaments symptomatiques (anxiolytiques, hypnotiques). En revanche, les cannabinoïdes médicamenteux (THC ou CBD) qui ont pu être essayés dans différents pays n’ont pas démontré à ce jour d’efficacité dans le traitement de la dépendance au cannabis.

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Sur la question de la sexualité, comment reconnaître ce qui relève de l’addiction durant cette période un peu spéciale ? Plus particulièrement, ce qui est lié à la sexualité « virtuelle » (pornographie ou autre), que je suis plus tenté de consommer en ce moment de confinement, sans partenaire sexuelle confinée avec moi ? Comment différencier ce qui relève simplement du manque sexuel « normal » ou plus de la logique de l’addiction dans ces conditions ? Merci beaucoup ! (Sur la sexualité)

La source de l’addiction est dans des comportements de plaisir (nourriture, boisson, sexe, drogues…) Habituellement, on arrive à gérer ces satisfactions sans en devenir l’esclave. On doit commencer à se surveiller quand le temps consacré au détriment d’autres activités utiles ou intéressantes devient excessif de son propre point de vue et que cela devient de plus en plus obsédant. Donc, clairement, les circonstances actuelles sont des facteurs de risque qu’il convient de surveiller de près. Soyez vigilant !

Bonjour. Le confinement a-t-il provoqué une hausse de la consommation d’antidépresseurs et/ou anxiolytiques ? Merci (Interrogatif)

Je ne sais pas, nous n’avons pas encore de statistiques. En tout cas, comme pour les TSO (traitements de substitution opiacés), nous avons pu obtenir que les anxiolytiques puissent être renouvelés par les pharmaciens même si le médecin prescripteur n’a pas pu faire d’ordonnances. On peut penser qu’il y aura une augmentation des prescriptions d’anxiolytiques et d’hypnotiques mais pas nécessairement d’antidépresseurs ni des régulateurs de l’humeur, médicaments qui correspondent à des indications bien précises moins sensibles à l’air du temps… Mais on verra dans l’après-coup, il y aura sans doute des éléments post-traumatiques à traiter.

Personne n’est concerné par la gestion de la violence que peut engendrer le manque en cette période ? (Edith)

L’intoxication (alcool, drogues) mais aussi le sevrage peuvent être générateurs de violence, c’est pourquoi nous essayons d’éviter les ruptures brutales d’approvisionnement et essayons d’accompagner les personnes concernées.

Après deux semaines de symptômes grippaux (ressemblant au Covid-19 selon des médecins), je suis totalement guéri ou du moins en ai-je l’impression. Quels sont maintenant les risques d’une consommation régulière de cannabis (2-3 joints par jour) ? (Naquunbras)

Je suis heureux pour vous que vous alliez mieux. En revanche, j’imagine que vos poumons ont été un peu « secoués » par cette expérience et je pense qu’il vaut mieux ne pas trop les agresser de nouveau par des substances fumées dans la période qui vient. Et, qui sait, peut-être qu’à l’issue vous n’aurez plus envie de reprendre et, en tout cas, pas au même niveau. Votre expérience récente vient de vous rappeler que nous ne sommes pas éternels… Prenez soin de vous !

Le Monde